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JEAN-CLAUDE LARDROT

Rencontre avec un peintre d'exception

fashion Propos recueillis par Caroline Bravo

Arpentant les galeries d’art, c’est souvent avec désarroi que l’on constate le peu, voire l’absence d’émotion éprouvée devant les oeuvres exposées. Des toiles monotones, des installations parfois certes ingénieuses et même dérangeantes, mais représentantes d’un art conceptuel trop souvent emprunt d’un militantisme qu’on pourrait presque qualifier de désuet car tellement vu et revu depuis Marcel Duchamp. Des questions se posent. Que devient l’héritage de notre passé artistique ? Y a-t-il encore de grands peintres aujourd’hui ?

Nous en avons rencontré un : Jean-Claude Lardrot. Méconnue du grand public, la richesse de sa production devrait pourtant le placer parmi les valeurs sûres de notre époque post-moderne. Des influences multiples comme Velasquez, Manet, le Caravage ou Picabia... Une technique qu’il qualifie lui-même d’artisanale issue d’un certain savoir-faire classique. Mais Jean-Claude Lardrot n’est pas un passéiste, l’empreinte de la « tradition » dans son œuvre n’est qu’un vecteur d’expression. Une peinture où la figuration apparemment réaliste donne lieu à des mises en scènes souvent incongrues, évoquant un univers onirique. Absurdité, fantaisie, clins d’oeil à l’histoire de l’art, c’est selon des modes très divers que son talent trouve à s’exprimer. L’art conceptuel, Jean-Claude Lardrot le fréquente et l’apprécie souvent mais, lucide quant à la place de la peinture dans l’art contemporain, c’est avec humour qu’il déclare : « Puisque depuis Dada tout peut être de l’art, alors une petite toile peinte avec un cadre autour a peut-être des chances d’apparaître encore elle aussi comme de l’art ».

PDA : Pourquoi cette revendication d’une technique issue de la tradition classique ?

JCL : D’abord parce que dès l’enfance, j’ai voulu dessiner comme les « Maîtres », ceux que je découvrais dans les livres d’histoire. Et puis de nos jours, que faire avec les avant-gardes ? Est-ce que je devais courir moi aussi dans cette fuite en avant ? Après mes études durant lesquelles je me suis essayé aux moyens d’expression plus récents (photo, installation, performance…), je suis peu à peu revenu à ce qui m’animait initialement, à une technique ayant « fait ses preuves », celle des peintres du XVIIème par exemple. A cette époque, des sommets ont été atteints et plutôt que d’aller voir ailleurs, j’essaie non pas d’imiter ou de rivaliser mais de « dialoguer », en détournant ou m’appropriant des procédés aujourd’hui délaissés comme le clair-obscur par exemple. J’ai à ma disposition ce moyen illusionniste, je peux grâce à cette technique, selon moi inépuisable, composer des scènes à partir d’idées que j’ose considérer, elles, comme neuves, libres et personnelles. Quel besoin de déconstruire la peinture alors qu’à l’intérieur d’un rectangle, avec des couleurs, les possibilités demeurent illimitées ? Là, selon le format choisi et le climat que je veux évoquer, je peux tantôt peindre très léché, aller jusqu’au trompe-l’oeil, tantôt manier une touche large, vigoureuse, presque gestuelle.

PDA : D’où vous vient votre inspiration ?

JCL : Il m’arrive d’être stimulé par le théâtre ou la danse contemporaine, par exemple. J’ai toujours avec moi un petit carnet dans lequel je note par des croquis très succints, les idées qui surgissent. Laisser parler l’inconscient, laisser venir les choses les plus étranges... Cela mène ensuite à une sorte de mise en scène, avec un ou plusieurs modèles prenant la pose pour des photos préparatoires ; j’appelle çà mon petit théâtre. Dans mes peintures, tout doit sembler réel, la scène est souvent calme, les gestes retenus et pourtant tout est en décalage. Pas de tranches de vie, rien d’anecdotique... La peinture est pour moi un domaine un peu magique, en dehors du temps, relevant d’une sorte de « rêverie constructive ».

PDA : Au début de votre carrière, on voit apparaître dans plusieurs de vos toiles le visage d’Arthur Rimbaud. Rimbaud qui en son temps a marqué le tournant en littérature du courant romantique vers le symbolisme. Pourquoi cette référence ? Et pourquoi l’association de cette figure précise dans votre travail avec le Pop art ?

JCL : Nous baignions alors encore un peu dans le Pop, le psychédélisme, la culture « underground » et tout naturellement j’associais à tout cela les grandes figures que les surréalistes nous avaient fait découvrir : Rimbaud, Lautréamont, Sade… Or, parmi ces trois-là, seul nous est connu le troublant visage, si moderne, de Rimbaud. D’ailleurs, bien d’autres l’ont cité depuis…

PDA : On retrouve dans votre œuvre un large éventail de styles, une certaine virtuosité dans le mélange des genres, une sorte de va-et-vient permanent entre l’âge baroque et le dadaïsme, des souvenirs du Pop art, …etc. Cette production hétéroclite ne serait-elle qu’un simple exercice de style ?

JCL : Bonne question ! Il y a bien sûr la surface, les effets, le plaisir de « faire son numéro d’artiste »… Mais derrière, on peut percevoir aussi des choses plus profondes, des inquiétudes, une mélancolie que l’humour rend plus légères, sans pathos. Voyez Tabula rasa par exemple…

PDA : Vous-même écrivez « Il n’y a plus que les (vrais) naïfs, les peintres du dimanche et quelques esprits malades pour faire de la peinture au premier degré, conforme, sans arrière-pensée, au goût du plus grand nombre (…) J’aimerai tant connaître leur tranquillité ». Vous vous différenciez donc de cette démarche de production dénuée de toute réflexion. Quel sens donnez-vous donc aux références que vous faites aux grandes œuvres de l’Histoire de l’Art ?

JCL : Un artiste peut sans cesse se trouver tiraillé entre deux options contradictoires : Demeurer vierge de toute influence, naïf, innocent, « sauvage », ou bien accepter de tenir compte de tout ce qui s’est fait avant lui, pour s’en nourrir. Ma formation et mon activité d’enseignant font que j’ai plutôt tendance à m’appuyer sur la culture, la mémoire, le fameux héritage, mais je tiens à en user librement, avec même une certaine désinvolture. « L’art naît de l’art (…) » disait le grand historien Gombrich. Le poids du passé ne me freine pas, au contraire, il me stimule.

PDA : Une dernière question… Récemment, vous avez représenté le suicide de la Joconde dans une toile intitulée « Mona Lisa Basta ! ». Pièce maîtresse de l’Histoire de l’Art, la Joconde symbolise aux yeux du monde l’œuvre majeure, « la » peinture par excellence. Depuis qu’on lui a mis des moustaches, on ne compte plus les variations plus ou moins iconoclastes s’en prenant à elle avec dérision. Pourquoi vous aussi ?

JCL : La peinture me hante, me passionne, me tourmente parfois, mais elle est aussi un jeu : Cela m’amusait de m’inscrire à mon tour dans cette « série illimitée » de gags visuels. Le mien évoque la déprime dont est certainement victime une telle icône devant le flot incessant des touristes.

 

Ouvrages :
- Je suis ce fou qui s’accroche à la peinture parce qu’on a retiré l’échelle des valeurs.
JC Lardrot. Préface d’Alain (Georges) Leduc. (Avec dessins à la plume et encre de Chine). 2002 (à compte d’auteur)

- Des mots sur et sous la peinture.
JC Lardrot / Raymond Perrot. E.C. Editions. 2004.

Expositions personnelles régulières depuis 1985, les principales ayant eu lieu à Douai (Halle aux draps), à Nevers (Palais Ducal), à Saint-Cyr-sur-Loire (Pavillon Charles X), à Paris et Tours...

Le contacter :
Jean-claude Lardrot - 18, rue Charles Guinot, 37000 Tours - mjc.lardrot@wanadoo.fr

 

 
Tabula Rasa (1985)  
 
 
La Soeur de Saussure (1997)  
   
   
 
Julie à 5 ans (1985)  
   
   
 
Nous ne sommes pas au monde (1975)  
   
 
Marilyn Van Gogh (2005)  
   
 
Mona Lisa Basta ! (2005)  
   
   
   
         
               
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