PDA : Que vous a dit Jean François Abgrall la première fois qu’il vous a vu incarner Francis Heaulme ?
TF : C’était le premier jour de tournage : la scène du crime à Brest. Jean François savait que j’étais quelqu’un d’angoissé qui aime bien faire son travail. Et Dieu sait que je m’étais mis la barre très haute pour ce rôle. Je voulais vraiment que ce soit impressionnant. Alors, après la première scène, il est venu vers moi en disant : « Thierry, t’inquiète pas, t’es Francis »…
PDA : Il y a un coté Dr Jekyll et Mister Hyde à arriver le matin en « Thierry Frémont » et à devenir subitement Francis Heaulme tout le reste de la journée ?
TF : Je n’étais déjà plus vraiment Thierry Frémont, j’avais déjà perdu du poids et m’étais forcé à faire des nuits courtes dès la préparation du film. Durant le tournage j’ai continué à ne dormir que quatre heures par nuit car il faut bien s’imaginer que Francis Heaulme était un homme fatigué, qui errait sur les routes et qui n’était pas quelqu’un en bonne santé. Par ailleurs, j’avais cette modification de mon implantation capillaire qu’on rasait pour m’agrandir le front, donc je ne pouvais plus être tout à fait moi physiquement. Et même le soir, quand je raccrochais les gants pour rentrer chez moi après une journée de tournage, ce n’était pas tout à fait moi non plus. J’avais quand même son visage sur moi ainsi que sur les murs de mon appartement, tapissé de ses photos. Mais il est vrai qu’il y avait malgré tout une sorte de sas le matin en arrivant sur le tournage entre « ce pas tout à fait moi mais pas encore Francis Heaulme » et « le Francis Heaulme que j’allais devenir ». Pour cela, il y avait le maquillage qui prenait quand même deux heures, et puis je m’étais rasé les sourcils pour les faire descendre afin de vraiment cercler mon regard, parce qu’il a un regard très hypnotique, donc on avait changé l’implantation des sourcils. Il fallait aussi me raser le front pour obtenir le même grand front que lui, me blanchir la peau, porter des lentilles etc. Cette longue séance de maquillage me permettait d’entrer progressivement dans la peau du personnage, étape par la suite complétée dans ma loge lorsque je m’habillais tout en réécoutant les enregistrements de sa voix.
PDA : Quelle a été votre réaction quand vous avez vu le film pour la première fois ?
TF : J’ai « vraiment » vu le film, même si à chaque première fois– en tout cas, c’est mon cas - les acteurs ont tendance à se focaliser sur leur travail. Pas parce que tu te pâmes en disant « je suis sublime ». Non, tu es vraiment centré sur ce que tu as fait afin de savoir s’il n’y a pas un décalage entre ce que tu voulais faire passer et ce qui se passe finalement. J’ai jamais vu de rushs, je ne voulais pas, enfin on ne voulait pas. Surtout, ne pas avoir de contrôle, que ce soit cohérent du premier au dernier jour de tournage, qu’il n’y ait pas de corrections. Parce qu’on se serait vu en disant : « ah tiens, ça, c’est peut-être moyen, là, non ?… » . Non. De toute façon, j’avais déjà suffisamment vu le film en le préparant, en voyant ma « trombine », je sentais ce que ça allait donner. Lors de la projection, j’étais tout simplement ravi, je me suis rendu compte que le film avait une force de frappe hallucinante. Souvent quand on regarde un film pour la première fois, on se pose plein de question. Là, j’en étais sorti, je voyais mon travail et d’un seul coup j’étais pris par ce qui se passait, par le rapport de ces deux hommes, par l’histoire avant tout…
PDA : Vous n’étiez pas tout de même pas un peu inquiet ?
TF : Ce qui m’inquiétait dans le rôle, c’était de ne pas faire une caricature de monstre, sans humanité, qu’on regarde juste comme une bête curieuse. Or un serial killer est le fruit d’un homme et d’une femme, c’est un être humain. Il ne nait pas serial killer. Donc, il y a forcément des moments où on est touché à son contact. Même en le préparant, je lui ai donné une humanité et c’est ce qui ressort dans le film. D’ailleurs, c’est ce que j’avais eu comme sensation en l’écoutant parler. Alors qu’il disait des choses horribles, je ne pouvais pas m’empêcher parfois d’être touché par sa façon de les dire. Il y a une misère absolue, quelle soit intellectuelle, morale ou sociale tout ce qu’on veut, affective… On sent une espèce d’homme blessé, d’enfant blessé quand il parle, dans le timbre de sa voix et dans sa façon de s’exprimer. Ça n’excuse rien, ça ne le rend pas moins criminel mais on peut être touché par cet homme là, même s’il a tué aussi violemment tant de gens.
Je suis content parce qu’il y a cet aspect là dans le film, des gens m’ont dit : « quelque part… quelle tristesse ». Et pour moi, c’est un pari réussi. Si c’était juste « ah qu’il est laid, qu’il est monstrueux », finalement ça aurait été un échec.
PDA : C’est ce qu’on appelle un peu le sordide, c'est-à-dire : actes monstrueux, mais qu’on le veuille ou non, commis par des êtres humains ?
TF : C’est ce qui me plaisait dans le film « La Chute » qui a été fait sur Adolf Hitler, où Bruno Gantz incarne la personnalité d’un homme qui peut être si touchant avec sa secrétaire et qui, dans le même temps, élimine six millions de gens dans des camps ! C’est encore pire, justement, de voir son aspect humain. Sinon, si c’était un martien qui déboule d’une autre planète et qui avec ses rayons lasers élimine une partie de la Terre, on aurait plus de facilité à « l’admettre », mais ce serait si simple ! Là, c’est un humain, donc c’est forcément pire.
Francis Heaulme était d’ailleurs fasciné par Hitler, pas d’une manière idéologique, même s’il s’avère tout autant raciste, mais par le coté possédé, psychotique du dictateur allemand. Comme lui, Heaulme parait possédé, incontrôlable. Par ailleurs, il a été élevé dans un paysage violent, ou son père aimait particulièrement les armes, ça n’aide pas forcément….
PDA : Aujourd’hui vous avez une actualité plutôt riche (théâtre, téléfilm, cinéma), quels sont vos projets ?
TF : Je viens de terminer de jouer cette très belle pièce d’Arthur Miller (Le Miroir « The broken glass », avant dernier texte de l’auteur) qui avait été joué à New York et à Londres en 1994 mais qui n’avait jamais été crée en France. Ce texte est vraiment un texte admirable, dans lequel j’ai eu le plaisir de jouer un personnage très important, très dense, très complexe, il n’y a que ça qui m’amuse, tu comprends, un personnage avec un vrai parcours, qui évolue, qui mute tout le long du spectacle, c’est ça qui est intéressant.
Et puis, bientôt, voilà l’exclu’ : de nouveau au Théâtre avec un metteur en scène au nom de….Polanski !
PDA : Incroyable ! Comment s’est faite cette rencontre ?
TF : C’est lui qui m’a appelé, il semble apprécier mon travail et a remarqué ma prestation pour « Le Miroir », notamment…. Le contact a été bon, immédiatement, et il m’a proposé une pièce de John Patrick Shanley qui s’intitule « Doute » mais je dois encore laisser planer quelques mystères ! Cette pièce est à voir, en faire le pitch serait la dévoiler et puis, je suis pour l’heure en préparation…. Ce que je peux tout de même dire, c’est que j’incarne le rôle d’un prêtre catholique dans une école new yorkaise en 1967 accusé d’attouchements. Même si ce n’est pas si simple, il y a comme une référence forte à l’actualité (Ndlr :l’affaire « Outreau ») , une ambiance de suspicion, de trahison mais il faut venir me voir au Théâtre Hébertot à partir du 31 mars…
PDA : Il y a la sortie des « Brigades du Tigre » le 2 d’avril prochain ?
TF : Je suis content parce que c’est une belle adaptation d’une série qui avait beaucoup de succès en France dans les années 70 et là ils en ont tiré un scénario dense, intrigant, ou l’on traite vraiment d’une enquête dans le milieu anarchiste du début du vingtième siècle. Le film a de l’argent à la hauteur de l’ambition du metteur en scène (Jérôme Cornuau) et du sujet, il va donc être graphiquement très intéressant, avec un beau casting (Clovis Cornillac, Edouard Baer, Jacques Gamblin) et un vrai scénario avec l’humour propre à la série, mais aussi avec le coté noire d’une enquête ou se mêlent anarchistes et policiers un peu « différents », un peu durs.
Pour ma part, j’interprète un beau personnage, celui d’un anarchiste-terroriste russe (Piotr) et l’expérience fut d’autant plus passionnante que je ne parle qu’en russe tout le long du film.
PDA : Vous venez de sortir un autre téléfilm en deux épisodes avec TF1 : « L’Empire du Tigre » (diffusé le 27 février et le 6 mars) et pour la deuxième fois, vous avez partagé l’affiche avec Bernard Giraudeau…
TF : Oui, c’est assez amusant, Bernard était mon metteur en scène il y a 10 ans pour « Les caprices d’un fleuve » ou il m’avait choisi pour cette aventure magnifique d’une durée de 4 mois au Sénégal, puis on ne s’était pas vu pendant 7 ans avant d’être amené à se retrouver pour retravailler ensemble sur l’affaire Francis Heaulme. Là, s’était intéressant parce que pour son film, il était à la fois metteur en scène, producteur, acteur, et avait un poids tel sur les épaules qu’il n’était pas « complètement » là, c’était une drôle de relation, un drôle de partenariat. Là, nous étions juste comme deux acteurs, c’était un vrai plaisir, parce qu’il est un bel acteur, un acteur que je respecte, quelqu’un qui fait des vrais choix, qui prend des risques, c’est un homme, un artiste que j’admire, un voyageur qui fait des documentaires et des livres absolument admirables. J’ai donc pris un vrai plaisir à « jouter » avec lui sur le tournage de Francis Heaulme et les hasards de la vie nous ont conduit à rejouer une nouvelle fois ensemble pour un nouveau projet de TF1 qui a dû dire, peut être, que ce serait amusant de revoir ce même couple dans un rapport inversé : cette fois-ci c’est lui le traqué et moi le traqueur. Dans un autre contexte, le film se passe dans les années 30, un homme qui change d’identité (Bernard Giraudeau) et s’invente une nouvelle identité en Indochine se retrouve rattrapé par son passé que je représente, un flic très tenace et très têtu, une espèce de Javert qui ne voit que le coupable dans l’autre et qui ne veut pas être sensibilisé par tout ce qui pourrait lui donner des regrets ou le culpabiliser. Il a une personne à arrêter depuis 15 ans et rien ne l’arrêtera.
PDA : Depuis les Emmy Awards, les américains vous ont-ils déjà fait des propositions ?
TF : C’est pas aussi direct que ça, j’ai parlé avec pas mal de gens le soir de la remise du prix, des gens très intéressants, même certains auxquels je ne m’attendais pas, mais je sais le métier que je fais et je préfère garder la tête froide même si le cinéma Outre Atlantique est un cinéma que j’aime.
PDA : De Niro prépare son deuxième film en ce moment…
TF : L’exemple est bon (rire), c’est vrai que ne serait-ce que participer à son film, traverser le champ de sa caméra et échanger une réplique avec un acteur filmé par lui serait un beau cadeau. C’est quelqu’un que j’admire absolument. Vous savez, je suis devenu acteur parce que je n’étais pas très bien dans ma peau, du coup le cheval de bataille qui a été le mien en tant qu’acteur c’est la composition, changer de peau systématiquement et les acteurs qui m’ont inspiré sont ces acteurs là qui de films en films, de projets en projets sont à chaque fois différents, surprenants : Dustin Hoffman, Ed Harris, William Hurt, Al Pacino, John Hurt et évidemment, surtout De Niro dont j’ai également beaucoup apprécié le premier long métrage « Il était une fois dans le Bronx » qui est une très belle histoire.
Dans ce cas là, oui, sans hésiter, bien sûr…
PDA : Et le cinéma français ?
TF : J’aime le cinéma français, on est dans un pays de grande production cinématographique et il y a aussi beaucoup de grands artistes en France, rassurez vous, je suis très lucide là-dessus !
PDA : Cependant, votre public est comblé au théâtre ainsi qu’à la télévision mais semble un peu frustré de ne pas vous voir plus souvent au cinéma…
TF : Les choses sont en train de changer si cela peut vous rassurer (rires). Et puis, chaque chose en son temps, il y a tout de même eu « Espace détente » (ndlr : 2 millions d’entrées), le tournage des « Brigades du Tigre », les deux téléfilms pour TF1, la pièce avec Francis Perrin « Signé Dumas » (pour lequel Thierry Frémont a reçu un Molière), « Le Miroir » que j’ai joué depuis le mois de septembre et désormais « Doute » et tout cela en deux ans ! Croyez moi, cette passion de jouer n’est pas prête de s’éteindre, au contraire, j’ai l’envie de m’investir encore plus, de produire plus, de jouer à pousser plus loin mes capacités d’acteur, je n’ai pas encore tout donné et il me reste encore beaucoup de force pour le cinéma.
Alors, soyez détendu, si, si, j’insiste…. Les choses arrivent, les choses évoluent dans le bon sens (regard de malice)….
PDA : Votre carrière est visiblement menée tambour battant, votre passion semble vous investir à cent pour cent mais vous reste-t-il une place pour votre vie privée ?
TF : Oui, il reste une place mais il est vrai que lorsque je suis dans un rôle fort, mon entourage en prend un coup… Je suis peut être trop excessif, voir obsessionnel et compulsif. Les rôles m’obsèdent, surtout que je n’oublie jamais que les films ou les téléfilms (peu importe) vont laisser une trace dans le temps et qu’on pourra juger mon travail dans 100 ans, alors j’ai intérêt à être au maximum maintenant. Au théâtre, on peut se perfectionner d’un soir à l’autre alors qu’au cinéma, quand la scène est finie elle est définitivement finie. C’est vrai que quand j’ai un rôle de composition qui me demande d’aller très loin, j’ai du mal à respecter une vie privée, réglée, qui me permettrait de me détendre le soir. Le soir est pour moi un moyen important pour continuer à travailler mon rôle, une façon de pouvoir me replonger dans le scénario, d’avoir de nouvelles idées, de nouvelles couleurs qui m’inspirent, de modifier certains aspects de mon jeu. C’est plus fort que moi…
PDA : Vous jouez toujours des rôles durs, complexes, mais vous n’avez jamais pensé à quelque chose de plus léger, un rôle de séducteur par exemple, vous aiderait peut-être à pouvoir « vous détendre le soir » ?
TF : C’est vrai que j’aimerais jouer des rôles de séducteur, un peu plus glamour, jouer de mon coté charmeur que je n’ai jamais vraiment utilisé, tout simplement parce que cela ne m’intéressait pas. On a toujours l’impression que les rôles durs, compliqués, sont les plus intéressants mais je suis sûr aujourd’hui que l’on peut trouver complexe le rôle d’un personnage séduisant, et ce n’est pas si « léger » que cela en définitive. Et puis, si vous me dîtes que cela pourrait me permettre de me détendre le soir alors : qu’attendons-nous (rires) ?
PDA : Que peut-on vous souhaiter ?
TF : Bien évidemment de continuer à avoir le choix et le plus grand choix possible.
Plus que le vecteur (théâtre, téléfilm, cinéma), ce qui m’importe ce sont les projets, et la possibilité de m’exprimer tout en poussant toujours plus en avant mes limites. J’ai tellement le sentiment que je pourrais faire encore plus….
PDA : Décidément, aucun répit ?
TF : Pour quoi faire ? (éclat de rire)
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