CHRISTOPHE ALEVEQUE  
Rencontre avec l'humoriste
 

 

 
fashion Par Renaud Santa Maria  
Non, Christophe Alévêque n’est pas que chroniqueur chez Laurent Ruquier et, oui, l’humoriste existait bel et bien avant de [com]paraître régulièrement dans l’émission : « On a tout essayé » sur France 2. Il existait même peut - être mieux diront certain. En ce sens, Alévêque incarne précisément le sempiternel paradoxe de la télévision grand public. D’un coté, pour ses fidèles de la première heure, il reste un artiste, un vrai, sacrément iconoclaste dans son genre, libre de s’attaquer aux opinons communément admises et dans la foulée, d’autopsier à vif une Humanité qui souvent lui donne la nausée. D’un autre coté, pour les relais d’opinion, les as du « micro trottoir », il incarne le bougon « sympa » assis entre Steevy Boulay et Christine Bravo et il n’y a pas à dire, il y a tout de même plus élogieux comme c.v…
 
 

Même si le terme est fort, il s’adresse moins à ses deux collègues de garnison qu’à lui-même parce que paradoxalement, sur les planches, Alévêque est vraiment resté ce qu’il a toujours été : un auteur-comédien doué, trop doué peut-être et qui ne semble en tout cas pas s’adresser au même public que « la bande à Ruquier ». Alors comment comprendre, pourquoi une telle dualité, l’homme serait-il totalement schizophrène ou dans une autodestruction latente ? Pas si simple. A l’instar de sa volonté de nous faire croire qu’il est paresseux alors qu’il est partout : sur scène, au cinéma, à la radio et bientôt en concert (le 28 avril au Café de La Danse), l’homme n’est pas si déraisonné qu’il aime à le laisser croire. Trop cultivé sur scène pour être benêt, trop observateur de notre monde pour être dans le troupeau, Christophe Alévêque est un paradoxe. Mieux, il joue et se joue de nos propres paradoxes.

 

PDA : Dites-nous Christophe, vous faîtes de la Radio, de la télévision, du cinéma, un one-man-show… N’est-ce pas un peu étonnant pour un fainéant ?

CA : C’est même très étonnant, mais je crois que je me suis un peu auto piégé…J’ai quand même fait ce métier au départ pour me coucher tard, boire et ne rien foutre et finalement, c’est l’inverse… Mais ça va, tant qu’il y a du plaisir…

PDA : Mais pourtant, pour vous, le plaisir a toujours été associé à la scène ?

CA : Parce que, c’est mon métier de base. La radio et la télé, c’est venu après, le cinéma aussi. Moi, la scène, c’est ma drogue, je ne pourrais pas m’en passer. J’ai même essayé de retarder un peu mon spectacle actuel, me disant : « refaire un spectacle…. Pourquoi donc ?.... » – et puis finalement, j’ai recommencé à écrire des sketches et à repartir en tournée, parce que c’est tellement beau de voir des gens qui prennent du plaisir (…)

PDA : Oui, c'est-à-dire que contrairement au cinéma et à la télévision, sur scène, on le ressent immédiatement le public…

CA : Et en plus dans le métier de l’humour, on ne peut pas tricher, ce n’est pas possible, tu as un retour immédiat et si ça ne marche pas, ça se voit tout de suite. D’ailleurs je me demande toujours pourquoi les humoristes, au cinéma ou ailleurs, sont tant décriés,  c’est un métier tellement difficile !

PDA : On ne peut pas dire pour vous que le syndrome « vu  la télé » soit forcément quelque chose d’indispensable ?

CA : Absolument, et puis la télé c’est à double tranchant, ça remplis les salles mais ça les vide aussi… je ne peut pas citer d’exemples… non, jamais de « name-dropping »..

PDA : Et  sur France 2, ça se passe toujours aussi bien : Laurent Ruquier, Christine Bravo.. ?

CA : Oui, oui, ça va. J’ai une paix royale dans cette émission : je dis ce que je veux et  fais ce que je veux. Après, de temps en temps, il y a ce qu’on appelle des pointes de montage… Mais franchement j’ai libre court à ma pensée et je peux tout dire. Même des conneries et ça m’arrive !

PDA : Vraiment : aucun comité de censure, de « muselage » au montage ?

CA : On ne peut pas appeler ça comme ça… Il est clair que sur scène on est totalement libre. Mais je ne suis pas muselé à la télé parce que j’ai réussi à imposer un personnage petit à petit. Mais je sais que si je démarrerais maintenant avec le même humour,  j’aurais beaucoup plus de mal. D’ailleurs il y a très longtemps qu’on n’a pas entendu quelqu’un tenir un discours un peu critique et violent. Vraiment, je reste persuadé que ce serait très très dur si je débutais aujourd’hui...

PDA : On voit quelqu’un comme Pierre Desproges, à l’époque il se permettait des choses qui aujourd’hui seraient absolument inimaginables.

 

CA : Oui, il y a un retour à la morale, c’est évident. En permanence, on cherche le consensus, à  ne pas trop déranger.

PDA : Pour reprendre vos mots, c’est un peu cette « bien pensance » que vous essayez de bousculer ?

CA : Oui et puis les gens en sont victimes, mais victimes consentantes. Ce n’est pas que la faute du système, on en fait partie… S’ils veulent gueuler, qu’ils gueulent, parce que personne ne les empêche de le faire. Mais, étrangement, c’est vrai qu’on ne les entend pas beaucoup…..

PDA : Y’en a peu… Ca c’est sûr.

CA : C’est donc qu’ils sont heureux ! Mais d’un autre coté, avant d’arriver au spectacle, ils ne le sont pas tant que ça. Ils sont heureux après, contents d’avoir entendu autre chose que le quotidien ! Ca leur fait du bien, vraiment, parce que ça vient du cœur et je le sens.   

PDA : Dans votre nouveau spectacle, êtes vous toujours aussi acerbe à l’encontre de la société ou êtes vous devenu plus ludique,  plus « gratuit » ?

CA : Non, le fil conducteur du spectacle pourrait être le fait qu’on soit mené par une forme de peur, de paranoïa, qui fait qu’on perd le sens des libertés, le sens critique, le sens commun même. On est dans une sorte de dictature soft de la bien pensance  et de l’économie. Quand j’entends des phrases comme « il faut sacrifier notre liberté au nom de la sécurité » ça me fait bondir. J’ai l’impression que les gens acceptent un peu ça et je ne le comprends pas.

PDA : Le syndrome sécuritaire et sa globalisation mondiale ?

CA : Oui et de toute façon c’est latent. On perd totalement notre sens critique par rapport à tout ça. Et c’est vrai que quand les gens on peur, on les dirige plus facilement.

PDA : D’où l’utilité de « Robert » qui dans votre spectacle part acheter des cigarettes et ne revient jamais ?

CA : Ah oui mais ça c’est un fantasme !!!  Mais Robert, est fascinant car est-il un personnage monstrueux ou un héros ? En tout cas, il est fascinant parce qu’il a soudainement largué les amarres et moi j’essaye de comprendre pourquoi. Il n’a pas largué les amarres que par rapport à sa vie de famille, il les a largué totalement. Qu’est-il devenu ? Je n’en sais rien. Mais à un moment donné, il a dit stop. Ce qu’il faudrait que les gens fassent un peu plus ; et moi le premier !

PDA : Mais alors, c’est un héros ou loser ce bon Robert, ou peut-être tout simplement  votre fantasme ultime ?

CA : Oui, oui, oui, mais moi je ne suis pas un exemple, je suis plein de contradictions. J’essaye juste de garder les yeux ouverts : je suis dans le confort, je ne suis pas un SDF de la vie. Simplement, c’est mon métier, et je ne fais qu’aiguiser mon sens critique parce que de toute façon, je n’ai rien d’autre à faire… J’imagine les gens rentrant après une journée de boulot avec leurs mômes et tous leurs problèmes, préférant regarder la Star Ac’ plutôt qu’un débat sur des idées neuves. Il faut les comprendre aussi, ces débris !!

PDA : Est-ce que Christophe Alévêque se fait engueuler par sa femme de temps en temps ?

CA : Ca a du arriver une ou deux fois…

PDA : Donc, une fois par décennie alors (ils sont ensemble depuis 20 ans)? 

CA : En plus comme elle a une très grande distance par rapport au spectacle et  à tout ce milieu, elle me remet en place régulièrement. Ca doit me faire du bien, même si je ne le reconnaîtrai jamais…

PDA : C’est facile d’être indépendant politiquement quand on s’approche de 2007 et qu’on est un homme de média ?

CA : Ah non, c’est d’avoir une pensée libre qui est difficile. Mais à un moment donné, il faut faire des choix. Et j’admire les gens qui en font, même si je ne suis pas d’accord avec eux. Ils ont au moins la franchise d’admettre qu’ils ont des idées et d’aller jusqu’au bout. Mais chaque acte que nous accomplissons dans la vie a un sens politique. Il ne faut pas le nier.

PDA : Mais dans votre réponse, il y a toujours cette attitude très individualiste. Finalement vous êtes plus à l’écoute de  personnalités qui vont s’exprimer que d’un réseau, d’une écurie, d’un parti ou d’une collectivité ?

CA : J’ai participé à quelques mouvements mais je n’ai pas l’âme d’un militant. Donc pour moi les mots d’ordre – et dans « mots d’ordre, il y a ordre ce que je ne supporte pas », me font garder mes distances. Et si je veux développer quelque chose « d’artistique », j’ai envie de garder cette mauvaise foi, j’ai envie de ne pas rester bloqué dans un système de pensée. Je suis plutôt à gauche et j’ai envie de pouvoir critiquer la gauche. Je suis pour la défense de l’environnement, mais si les verts me font chier, j’ai envie de le dire. C’est vrai que quand tu prends une carte chez les verts, après c’est plus difficile de s’exprimer… Tu te chies dessus en fait ; tu chies vert (à l’unisson avec Philippe Sohier, son metteur en scène) !

PDA : Arrive-t’on quand même à avoir des références, des influences vous donnant l’envie d’avoir fait ce métier lorsque l’on a un esprit libre comme le vôtre ?

CA : Je n’ai jamais vraiment été groupie ou fan de quelqu’un, mais j’ai toujours aimé les gens qui prenaient des risques, qui prenaient des positions même quelques fois absurdes – j’ai bien aimé Gainsbourg, j’ai adoré Desproges dans un autre genre. Les mecs qui s’affirment, qui vont au bout de leur pensée et au bout de leur frappe.

PDA : Vous avez cité la musique et l’humour… Je peux peut-être complètement me tromper mais pour la partie cinéma, je vous verrais bien avoir une sympathie pour quelqu’un comme Patrick Dewaere ? Même au-delà de votre ressemblance physique…

CA : Tu veux dire que je vais finir par me suicider, c’est ça ?! C’est un acteur que j’aimais bien puisqu’il avait une fêlure, on le voyait dans sa façon de bouger, dans son regard, il était là ! Quand il jouait un rôle, il était totalement dedans, c’est peut être ce qui l’a épuiséd’ailleurs ? En tout cas, ce n’était pas quelqu’un  qui a triché.

PDA : Peut-on dire que la corporation des humoristes est une grande famille  ou tout le monde s’aime ou est-ce vraiment chacun son parcours ?

CA : Oh non ! Tout le monde ne s’aime pas, ça n’existe pas. Et d’ailleurs dans n’importe quel corps de métiers, c’est un leurre. Il y a des gens avec qui on a plus ou moins d’affinités. Par contre, ce qui est vrai, c’est qu’il y a une solidarité, en tout cas d’apparence : j’ai rarement vu un comique en allumer un autre. On sait tous qu’être seul sur scène, ce n’est pas facile ; alors on se ménage. Je pense qu’il y a un respect réciproque.

PDA : Par rapport à ce nouveau spectacle, qu’est ce que vous aimeriez que les gens en ressortent ?

CA : On l’a déjà tourné pas mal en province et le plus beau compliment c’est merci monsieur, ça fait du bien ! Ne changez pas – c’est marrant, les gens ont peur qu’on change ! – restez comme vous êtes. Ils ont peur de ça parce que peut être qu’eux ont changé, peut être parce qu’ils sont déçus, ils sont peut être résignés ; c’est le fait de voir quelqu’un qui bouge encore. Ca leur fait franchement du bien. D’abord ils rient, ils passent un bon moment et après, en allant au resto, s’il leur reste encore deux ou trois trucs dans la tête alors : alléluia…

PDA : Votre épitaphe, ce serait quoi ?

CA : Je n’y ai pas encore pensé ! Je ne me projette pas du tout – à part financièrement pour voir où je vais être dans six mois ou dans un an. D’ailleurs, peu de gens le font. De plus, tout va tellement vite dans ce métier: on te croise dans un couloir, t’es le roi du pétrole et lendemain, t’es la dernière des merdes… C’est peut être donc ça que je mettrais sur mon épitaphe : « Il fut le roi du pétrole et il est mort comme la dernière des merdes »

PDA : Qu’est ce qui vous fait vous lever le matin?

CA : Ce qui me fait lever le matin … souvent l’envie de pisser (rires) ! Je sais, c’est con et  décevant. Donc, à 80% l’envie de pisser et puis, s’il n’y avait pas un contenu dans le spectacle, je pense que je me lèverais moins tôt. C’est ce désir de véhiculer encore quelques messages qui fait que je ne suis pas encore totalement usé.
Et puis ! Les enfants font du bruit, donc au bout d’un moment…

PDA : Vos deux enfants sont fiers de leur père ?

CA : Oui, je pense qu’ils sont fiers mais avec leurs amis – parce que je le sais – (sourire de malice) mais ce n’est pas eux qui me le dise. En général ils ne me font jamais de compliments. Au contraire. Ils sont un peu durs d’ailleurs. Ils sont un peu violents ; mais je ne vais pas leur reprocher non plus.

PDA : Ce serait assez paradoxal…

 


Christophe Alévêque à la « Comédie Caumartin » jusqu’au 1er avril
En concert avec son « Groupo » le 28 avril au Café de La Danse

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