Auteur d’une cinquantaine de pièces de théâtre ("C’est pas l’Amour à boire", "Il faudrait que je cicatrise", "Love Circus", "Buffet de la Gare", "La Doublure", "Backstage", "J’irai voir pousser les carottes"...), Philippe Sohier écrit aussi des romans, des nouvelles ou encore des scénarii (en collaboration avec Serge Riaboukine). Il met par ailleurs en scène de nombreux spectacles, dont l’actuel one-man-show de Christophe Alêveque. Ses pièces ont été jouées par un bon nombre de troupes de théâtre (« Love Circus » a d’ailleurs été monté pour une autre troupe par Chantal Loby des Nuls). Philippe aime voir ses créations vivre "ce qui est bien quand on écrit une pièce, c’est que l’on sait par avance qu’on va la voir vivante, on va voir ses mots dans la bouche des autres. Les pièces se dévoilent quand elles se montent, et tout à coup, on est surpris par ses propres textes, comme sa propre femme nous surprend quand elle sait bien faire les choses (sourire)". Pour cet artiste à la palette variée et au parcours déjà conséquent, la rencontre avec la talentueuse comédienne Delphine Zana il y a une dizaine d’années a été un véritable moteur, une source d’inspiration et encore et surtout du bonheur, beaucoup de bonheur ! Ceci pourrait presque paraître antinomique au regard de l’univers sombre et torturé qui ressort par instant en filigrane de leurs créations. Et c’est justement la dextérité dans le maniement et la retranscription de ces divers aspects de l’existence qui fait leur talent et leur singularité. Complémentaires, ce duo choc nous offre au travers de leurs œuvres de vrais instants de vie, des questionnements, sans oublier bien évidemment du plaisir. Ne leur reste plus qu’une réelle reconnaissance bien méritée à acquérir... Trop marginaux dans la sincérité de leur démarche pour une époque encore (et à regret) bien formatée ? L’avenir nous le dira...
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A l’issu de plusieurs semaines de représentations parisiennes de leur spectacle "Love circus", nous les retrouvons avant leurs représentations provinciales à Lille, Cannes...
PDA : Love Circus est né il y a combien de temps ?
PS : Vingt ans. A la mort de mon père. Parce que... Mon père devait être footballeur professionnel au Red Star et ma mère n’a pas voulu. Il est devenu flic et donc alcoolique, comme tous les flics (rires). Quand il est mort, j’ai décidé d’écrire cette pièce pour tous ceux qui ratent leur vie par compromis. Compromis que mon père |
| a fait sur ses rêves, son talent, sur ce qu’il voulait être, sur ce qu’il aurait pu être... |
PDA : Au travers de la pièce, on ressent quand même beaucoup d’amour. Ce n’est pas que le reflet d’une vie ratée…
PS : J’ai décidé dans la pièce qu’il fallait en faire une histoire d’amour parce que c’est ce qui compte.
PDA : Sublimer la réalité par l’amour ?
PS : C’est essentiel. Et pas que dans la création, dans la vie aussi. Je n’ai jamais eu autant de plaisir à jouer qu’avec Delphine. Avec d’autres parfois, il n’y a pas de complicité, rien que du théâtre et je m’emmerde.
PDA : Love Circus, c’est aussi un questionnement sur le sens de l’existence en général. Une réflexion sur la fuite en avant qu’induit notre société de consommation et sur les gens qui à première vue n’ont pas les moyens de leurs rêves…
PS : En ce moment, il y a vraiment beaucoup de gens qui sont malheureux. Il n’y a qu’à voir les soldes, les gens qui se ruent sur les portes en ferrailles à 8h du matin. La société les pousse à la consommation. On leur dit « consommer et vous irez mieux », et c’est une grande erreur à mon avis. Love Circus, c’est une pièce qui justement pour les gens peu aisés est porteuse d’un vrai message. On cherche à les pousser à aller au bout de leurs rêves et non pas à consommer et à acheter le dernier frigo ou le dernier lecteur de DVD ultra puissant. J’ai écrit cette pièce en me disant j’adore Cassavets, mais ce sont toujours des riches qui ont des problèmes de sentiments. Pourquoi ne pas d’écrire une histoire vécue par des gens pauvres ?
DZ : C’est un couple de « prolétaires » d’aujourd’hui. Lui gagne le smic, elle est femme au foyer. C’est beaucoup plus difficile de s’aimer quand on n’a pas d’argent que lorsque l’on en a.
PS : Quand on n’a pas les moyens, c’est encore plus difficile de satisfaire sa femme, car on sait très bien que la femme est la principale cible des publicitaires. Et quand un homme ne peut pas assouvir les désirs de sa femme, il est bien dans la merde, il a intérêt à être vrai ou alors il se met à boire.
PDA : L’alcool serait-il l’échappatoire le plus simple aux drames de vie ?
DZ : L’alcool, c’est ce qu’il y a de moins cher, c’est ce qui est le plus accessible. Et l’alcool est très ancré dans notre culture en France, et le personnage est breton dans la pièce. On parle de ça, parce qu’en Bretagne, il y a un vrai problème d’alcool, c’est même la plus grande délinquance de la Bretagne.
PS : C’est ce qu’il y a de plus simple pour partir en vacances gratos, c’est ce qu’on a fait de mieux (rires). Si j’écris beaucoup sur l’alcool, c’est que j’essaie aussi de donner aux alcooliques une certaine lumière. C’est tous des grands blessés quoi qu’il arrive. Ils ont une dignité énorme, quand ils boivent ils font ceux qui ont le moral, l’alcool c’est de l’OPO liquide. Histoire de reprendre le moral pour une demi heure et après tout foutre en l’air.
PDA : En spectateur de la pièce, on observe que ce couple bien qu’ils se soient perdu dans la vie, qu’ils aient eu l’impression de perdre leurs rêves, y reviennent finalement à la fin.
PS : Oui, mais pour revenir aux rêves, il faut revenir à l’amour.
DZ : Ils vont effectivement jusqu’à un quasi point de non retour. C’est proche du désastre qu’ils reprennent conscience des priorités et l’amour prime finalement.
PDA : Vous jouez Love Circus depuis combien de temps ?
DZ : On l’a monté la première fois en 98 avec le frère jumeau de Philippe qui nous a mis en scène. Il avait une idée bien précise de la pièce, il voulait qu’on l’axe sur le plan dramatique, car il y a quand même du drame à l’intérieur, tout en étant une pièce comique. Ce qu’il nous a vraiment appris, c’est être nous même et ne pas « surjouer ». Par la suite la mise en scène a évoluée au fil des représentations et nous avons donné une priorité à l’humour et la tendresse.
PDA : C’est la première pièce que vous jouez ensemble ?
DZ : On a joué sur d’autres pièces ensemble, mais on a commencé avec celle là. Après on a monté un autre spectacle qui s’appelait « C’est pas l’amour à boire », qu’on a joué le temps que « Love Circus » soit monté sur Paris par une autre troupe mis en scène par Chantal Loby des Nuls. Aujourd’hui, on monte un nouveau spectacle tous les deux qui s’appelle « Il faudrait que je cicatrise ».
PDA : Toujours sur l’amour ?
PS : Sur l’amour et surtout sur cette espèce de gagatisme des nouveaux parents. C’est l’histoire d’une femme qui est enceinte et qui ne veut pas devenir gaga.
DZ : Une femme qui se pose pleins de questions. C’est une pièce sur la liberté des femmes.
PDA : La création en couple, ça vous stimule ?
PS : C’est comme la baise !
DZ : On fonctionne bien tous les deux, Philippe cherche des idées et moi je rebondis dessus et inversement. On crée beaucoup tous les deux.
PS : Et c’est vraiment bien avec Delphine… Il y a des passages dans la pièce, quand je la regarde je vais au fond de ses yeux et puis jusqu’au bout de sa parole, c'est-à-dire que j’apprends à l’écouter. C’est important. Il y a beaucoup de gens qui ont joué ensemble, et qui se sont planté. On m’avait dit : « quand tu vas jouer avec Delphine, vous allez vous engueuler et au bout de deux ans vous serez séparés ». Nous, jouer ensemble c’est le « deuxième sexe ».
DZ : On a l’impression de vivre avec quelqu’un d’autre pendant une heure et demi tous les soirs.
PS : On s’engueule vraiment dans la pièce comme ça après on est libéré, on ne s’engueule pas dans la vie. Et puis on a une hygiène de vie terrible par rapport à çà, on ne se fait jamais de reproches après avoir joué. C’est souvent moi qui ai des trous, pour un homme c’est quand même paradoxale parce que les femmes en ont plus (rires)…
PDA : Comment vous vous situeriez dans le petit monde du théâtre ?
PS : Rock and roll, indépendant, et underground. Au début, je voulais être underground à tout prix et je m’aperçois qu’il ne fallait même pas forcer, c’est naturel chez moi. On a un propos qui n’est pas à dire vrai politiquement correct, on parle de choses qui touchent les gens, c’est pas toujours bien perçu, c’est pour ça qu’on n'a pas de producteurs. On est dans un monde lisse où il faut être lisse. Il faut rester autour des problèmes, les effleurer, mais ne jamais les toucher vraiment du doigt. Parfois, on a des doutes, on se dit « pourquoi nous, on n'a pas de producteurs ? », alors qu’ils adorent le spectacle, ils viennent nous voir et nous disent que c’est super, mais jamais ils ne proposeront de mettre un centime, parce qu’ils ont trop peur... Ils ont peur de nos passages télé comme pour Christophe Alévêque au départ. En fin de compte, aujourd’hui ça marche bien pour lui. Mais ils ont encore plus peur de moi parce que je ne suis pas aussi beau que Christophe (rires).
PDA : Vous croyez vraiment ?
DZ : La beauté rassure. C’est plus facile pour ceux qui le sont. Les gens beaux peuvent se permettre de dire des choses beaucoup plus grosses que... (elle s’arrête un instant)... des gens qui sont beaux aussi, on ne va quand même pas faire une échelle, mais qui font plus peur parce qu’ils sont plus durs physiquement… Quand on voit Philippe, on se dit « celui là, il ne doit pas être commode ».
PS : Si tu as une boucle d’oreille un peu trop grande ou un regard un peu trop intense, tu fais peur...
C’est le syndrome du manouche. Le délit de sale gueule. Quand je suis en voiture, il m’arrive souvent que les flics m’arrêtent et me disent « celui là il est bon ».
PDA : Et vous vous voyez continuer sur la route comme çà comme des saltimbanques pendant des années ?
DZ : J’aimerai bien que ça se stabilise. Je me vois bien continuer à tourner comme çà. Philippe, je pense que lui son vrai rêve ce serait d’écrire ses romans et d’être tranquille. C’est vrai que ce serait bien aussi que se concrétisent de vrais projets avec de belles salles, de beaux lieux.
PS : De toute façon, en ce qui me concerne, je n’ai pas le choix... Le truc d’un auteur, d’un metteur en scène ou d’un comédien, c’est d’éclairer les hommes. Et puis moi, ça me manquerait d’arrêter tout çà. Ce qu’il y a de bien avec « Love Circus », c’est que parfois, il y a des gens qui sortent en disant « ce soir, on va faire l’amour ». On se sent porteur d’un vrai message, nous ne cherchons pas à faire de l’humour « vide ». En ce moment il y a un nouvel humour qui arrive, un humour gratuit, une heure après être sorti les gens oublient le texte, c’est comme aller aux putes. On va voir une pute, on ressort et on est vidé. Alors que là les gens rigolent, mais en même temps ils gambergent. C’est important en ce moment de rigoler, rien n’est gratuit surtout pas le rire. Je dis souvent aux acteurs « n’oubliez pas que vous creusez votre tombe avec le rire des autres ».
Retrouvez Delphine Zana & Philippe Sohier dans "Love Circus" les 11 et 12 novembre à Lille au centre culturel et d'animation de La Madeleine "Boulv'art du rire". Dans leur nouveau spectacle "Faudrait que je cicatrise" les 12, 13 et 14 mai à L'Azile Théâtre à La Rochelle, le 27 mai au théâtre de Champvent, Chardonnay, le 7 juin au festival "Performance d'acteur" de Cannes (Salle Ranguin).
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